Dessine-moi une digitale.

Il semble inéluctable que l'expansion du « digital » fasse de l'ombre au « numérique ». Quel terme employer pour désigner ce que l'on nommait autrefois grosso-modo « informatisation » ? Rappelons que le premier ouvrage sur la question, L'informatisation de la société, fut le rapport de Simon NORA et Alain MINC remis en mai 1978 au président Valery Giscard d'Estaing. Depuis des électrons ont coulé sur les terminaux et les vocabulaires ont évolué...

De plus en plus fréquemment, dans une logique discursive, le mot "digital" se substitue" au mot "numérique", au point où il convient de se poser la question du sens de ces mots. Commençons par l'Académie française qui rappelle que :

L’adjectif digital en français signifie « qui appartient aux doigts, se rapporte aux doigts ». Il vient du latin digitalis, « qui a l’épaisseur d’un doigt », lui-même dérivé de digitus, « doigt ».
C’est parce que l’on comptait sur ses doigts que de ce nom latin a aussi été tiré, en anglais, digit, « chiffre », et digital, « qui utilise des nombres ».
On se gardera bien de confondre ces deux adjectifs digital, qui appartiennent à des langues différentes et dont les sens ne se recouvrent pas : on se souviendra que le français a à sa disposition l’adjectif numérique.
.

[http://www.academie-francaise.fr/digital]

Nous sommes tout à fait en droit de penser la noble Académie un peu rétrograde, voire poussiéreuse, mais cela ne signifie pas qu'ils aient toujours tort... Là, ils donnent la seule bonne définition de "digital". Ils auraient même pu ajouter que la digitale est une plante qui partage la même étymologie, car sa fleur est en forme de dé à coudre que l'on peut ficher sur le bout des doigts.

[https://fr.wikipedia.org/wiki/Digitale]

Certains diront que si le terme "digital" devient si présent dans le discours technico-économique, c’est sans doute qu’il veut en dire un peu plus, dans l’esprit des professionnels et des entrepreneurs, que son synonyme "numérique" que l’Académie préconise.

Non. Si le terme « digital » est devenu si présent, on ne peut le nier, ce n’est pas parce qu’il signifie plus, c’est parce qu’il s’agit d’un mode de discours superficiel très actuel, et parfois à la limite de la cuistrerie. La cuistrerie pouvant se décliner comme la volonté et le fait de jargonner pour manipuler son interlocuteur et dissimuler sa propre incompétence.

Les agences de communication ont du service informatique à vendre en un temps de crise où les entreprises songent à baisser leur dépenses. Revoyez le paradoxe de Robert SOLOW et la controverse de Nicholas CARR. Pour vendre ce service informatique, dont les bénéfices ne sont ni instantanés ni garantis, il leur faut enrober leur service sous de nouveaux et plus rutilants atours.

Alors le mot anglais tombe à point. Il faut relancer les dépenses des entreprises dans un milieu ou les faillites d’agences Web et/ou Com’ sont fréquentes. Il faut lutter contre le phénomène de la banalisation : le mot « informatique » ne fait plus rêver, pire, il est souvent négativement connoté : "ha ! c'est à cause de l'informatique", "l'informatique ça marche jamais comme on veut", "c'est un problème informatique, je ne peux rien pour vous". Qui n'a jamais entendu ces poncifs ? Bref l'informatique est devenu la galère.

Le terme numérique a connu son heure de gloire, mais il commence à vieillir, alors digital fera bien l’affaire, tout en donnant l’impression que ça ne peut que marcher puisque c’est un « concept » étasunien. C’est toujours plus coule en anglais, et si ça vient de la Silicon Valley, alors c’est du béton.

Il est d’ailleurs suspect et révélateur que les Anglo-saxons, eux, n’ont qu’un terme, alors que le dictionnaire anglais compte près de deux fois plus de mots que le dictionnaire français. Si numérique et digital avaient vraiment deux sens différents, alors il y aurait un mot anglais pour « numérique », sans doute à partir de la racine « numerical ». Cherchez, vous ne trouverez pas.

Ayant du écrire un livre sur le numérique et ayant essaimé de ci de là quelques articles autour des TIC, j’ai passé quelques heures à procéder à une mini étude bibliothèconomique ; en gros savoir qui utilise « numérique » et qui utilise « digital ». Boum patatras : si digital s’invite sournoisement parfois derrière les grandes plumes, j’ai constaté que les papiers sérieux utilisaient plus souvent numérique que digital.

Autre vérification : souvent dans les revues un peu connaisseuses en informatique, vous lirez « numérique » là où vous lirez « digital » dans les autres magazines grand public ou non spécialisés. « Numérique » dans « Science et Avenir » et « Le Figaro » versus « digital » dans « Auto-Journal » et « 20 minutes ». Les pages saumon du Figaro Economie ou celle du Monde affichent « numérique », Figaro Madame et M impriment « digital ». Ce n'est pas une constante mathématique, mais une statistique éprouvée.

Voilà, désolé d’être aussi terre à terre, mais l’étymologie, la statistique et la sémantique sont sans concession.

Cela dit, il est amusant de constater que nos écrans tactiles et téléphones mobiles viennent au secours du mot digital : nous devons utiliser nos doigts pour les manipuler ! Serait-ce là le sens véritable de l'économie ou du monde digital ? Nous pouvons vraiment mettre les doigts dedans ; chambouler de l'index les indices boursiers, annuler de l'annulaire nos amourettes, ou marquer notre empreinte d'un pouce rageur ou d'un majeur impulsif ? Il ne reste que l'auriculaire qui ne baigne pas dans la soupe numérique.

Dire que quand j'étais petit, ma maman me disait "mets pas tes mains sur les carreaux*, ça fait des traces !". Jeune informaticien, je demandais à mes amis de ne pas mettre leurs doigts sur mon écran de portable (aujourd'hui, par chance, je n'ai plus d'amis que sur FB qui n'ont pas doigts). Je voyais avec effroi et fascination les gros doigts boudinés et graisseux d'un client, trop important pour le réfréner, maculer la virginité de ma dalle de verre (...en revanche, j'ai toujours à ce jour d'avantageux clients aux doigts incontrôlables).

Et aujourd'hui ? et bien, jetez un seuil sur vos écrans éteints, selon un angle d'environ 45°... beurk ! Pense-bête : toujours avoir un chiffon à lunettes à porté de doigts.

Mais je ne voudrais surtout pas interdire l’usage de « digital », car j’ai constaté que si j’emploi le mot « numérique » au lieu d’ « informatique » je vends 10% plus cher mes services. Si je substitue à son tour « digital » à « numérique », je peux augmenter de 10% supplémentaire ;-)

Mais pour ma pomme, méfiance : quand un type me cause de « transformation digitale » je cherche à comprendre ce qu’il a à me vendre, si ce ne sont pas de joiles fleurs violettes. Et je lui fais baisser son prix de 20%.

Laissez tomber le digital, faites une ballade dans les champs et cueillez en revanche quelques digitales. C’est tellement plus beau…

(*) Dans le Nord, en automobile, si on vous dit "remonte ton carreau", traduisez "relève ta vitre".

Digitale -Plantaginacées

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